Invisibilisation de la souffrance au travail des patients en psychiatrie et psychiatrisation du social. Par Laïla Salah-Eddine

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souffrance au travail

Invisibilisation de la souffrance au travail des patients en psychiatrie

et psychiatrisation du social.

Par Laïla Salah-Eddine

Résumé

Alors même que la souffrance au travail est une thématique qui a connu un gain de visibilité ces dernières années, une observation participante menée au sein d’un centre d’accueil et de crise (CAC) a permis de mettre au jour des processus d’invisibilisation de la souffrance au travail des patients, ce qui nous amène à discuter la thèse de la psychiatrisation du social comme phénomène explicatif de cette invisibilisation et à mettre en relief l’intérêt de raisonner en termes de segments professionnels en concurrence et parfois en conflit, plutôt qu’en termes de groupes professionnels, pour mieux comprendre la genèse et le déploiement de ces processus.

1/ D’une observation participante de neuf mois effectuée dans un centre d’accueil et de crise (CAC), structure psychiatrique permettant d’accueillir sans rendez-vous, d’orienter et d’hospitaliser des personnes du quartier en demande de soins [1], il apparaît que le thème de la souffrance au travail revient souvent lors des entretiens cliniques des patients avec l’équipe soignante. Les patients incriminent les agissements hostiles d’un harceleur, les effets d’une restructuration, ou alors dénoncent des situations intenables au travail. Comme l’ensemble de la société, le champ psychiatrique est aujourd’hui aux prises avec une recrudescence des plaintes liées à la souffrance au travail.

2/ Il existe cependant un décalage entre la manière dont la plainte est mise en mots par le patient et la façon dont il en est rendu compte par l’équipe médicale constituée de psychiatres et d’infirmiers. Lors des réunions cliniques et des réunions de synthèse censées faire le point sur les patients et décider des modalités de leur prise en charge, la souffrance au travail est mise en quelque sorte en invisibilité, si bien que le champ de la psychiatrie semble exclure de fait, et de manière pas aussi paradoxale que cela en a l’air de prime abord, la question de la santé au travail. Autrement dit, celle-ci tend à être dissoute dans la « pathologie mentale », à savoir la maladie mentale au sens classique (hystérie, schizophrénie…), ou, de plus en plus, dans le « trouble mental », c’est-à-dire des symptômes qu’il est difficile de rattacher à une maladie mentale bien répertoriée. Cela est en lien avec l’intégration croissante de la psychiatrie à la santé mentale, comme l’intitulé du rapport de mission ministériel Piel-Roeland, publié en juillet 2001, l’indique : « De la psychiatrie vers la santé mentale ».

3/ Le phénomène que nous avons constaté dans ce CAC nous confronte à un premier paradoxe : comment expliquer cette invisibilisation [2] de la souffrance au travail, alors que cette dernière a gagné en visibilité au tournant des années 2000 avec la médiatisation des notions de souffrance, de violence ou encore de harcèlement moral au travail ? Si l’on interprète cette invisibilisation en termes de « psychiatrisation » du social, on se trouve aux prises avec un deuxième problème : comment expliquer que l’invisibilisation de la souffrance au travail soit considérée comme une forme de psychiatrisation du social, alors même que le gain en visibilité de cette thématique ces dernières années a été interprété comme une forme de « psychologisation » du social, dans le sens d’occultation des origines organisationnelles et socioéconomiques du mal-être au travail ? Comment une forme de « dé-psychiatrisation » peut-elle être interprétée comme une « psychologisation » du social ?

4/ Notre objectif, en adoptant une posture interactionniste qui s’attache à décrire les pratiques professionnelles telles qu’elles sont accomplies quotidiennement et à expliquer les problèmes concrets auxquels les professionnels doivent répondre, vise à comprendre par quels processus cette plainte de la souffrance au travail se trouve ainsi mise en invisibilité, et comment on peut expliquer de tels paradoxes.

5/ Durant notre immersion à mi-temps dans ce CAC à orientation psychanalytique, nous avons participé à la vie de l’institution et à ses activités quotidiennes, à savoir l’accueil des patients, la conduite des entretiens, et les différentes réunions cliniques et réunions de synthèse. Nous avons comptabilisé cinquante-deux patients qui se sont plaints de leur travail lors de l’entretien avec l’équipe médicale constituée généralement du binôme psychiatre/infirmier, et avons identifié deux processus majeurs d’invisibilisation de la souffrance au travail, qui seront l’objet des deux premières parties : invisibilisation par la maladie mentale, et, dans un deuxième temps, invisibilisation de plus en plus fréquente par le syndrome anxio-dépressif, qui est un ensemble de symptômes à la fois anxieux et dépressifs que l’on ne peut rattacher à une maladie mentale au sens classique du terme. Dans un troisième temps, nous verrons que si l’invisibilisation peut être interprétée en termes de « psychiatrisation » du social, cette notion, parfois confondue avec celle de « psychologisation », reste assez vague et générale car ne prenant pas en compte les segments professionnels concurrents et conflictuels internes à la psychiatrie.

L’invisibilisation « classique » par la maladie mentale

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Une réponse pour Invisibilisation de la souffrance au travail des patients en psychiatrie et psychiatrisation du social. Par Laïla Salah-Eddine

  1. tres bon article, complet . Il serait necessaire davoir du recul sur les expertises psy des medecins agrees des commission de reforme, helas non visibles sauf si contentieux.les aspects de lenvironnement humain, relationnel et organisationnel ne font pas partie de la culture medicale, interpretative de la psychiatrie. les medecins agrees sont souvent des hommes, plutot ages,en medecine liberale ou clinique avec une vision institutionnelle qu’on ne peut critiquer (deconstruire). a quand une reforme de la formation des psychiatres?
    les questions liees au travail viennent sajouter aux inegalites sociales de sexe pour generer et amplifier les inegalites de sante.
    la fonction publique est tres concernee, moins protegee que le secteur prive, et ou l’etiquetage mentale est plus pregnant, on peut dire que cest larret maladie pour usure ou depression ou burn out, qui genere des complications de sante et enferme la personne dans une categorie

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