POUR TOUS CEUX QUI SOUFFRENT DANS LEUR TRAVAIL. (Par Alex MERRY)

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Tripalium

POUR TOUS CEUX QUI SOUFFRENT DANS LEUR TRAVAIL.

Par Alex MERRY

De nos jours, le travail désigne essentiellement une activité économique rémunérée qui permet la production de biens et de services ; il participe donc à l’économie d’un État donné, son processus d’entrée se fait par le « marché du travail ».

En découlent plusieurs sortes d’études ciblées : l’économie du travail, la sociologie du travail, le Droit du travail, etc…

Cependant, et surtout de nos jours, grâce à des témoignages de plus en plus avérés, il n’est pas extraordinaire de connaître, de rencontrer, des personnes qui sont mal, voire très mal dans leur travail, dans leur profession, et ce, au quotidien…

Ce sentiment de mal-être se diffuse même au sein de la famille, du couple, et donne lieu à des drames qui auraient pu, pour certains d’entre eux, être évités.

Nous allons, en premier lieu, revenir sur l’origine de ce concept de « travail » et des maux dont l’origine se situe dans ce cadre professionnel quotidien.

TOUT D’ABORD, QU’EST-CE QUE LE TRAVAIL ?

Historique :

En latin[1], le travail se dit « trepalium ». C’est en fait une déformation du mot « tripalium » qui désigne un instrument formé de trois pieux, instrument destiné à attacher les animaux pour les ferrer ou les soigner, mais qui servait également à punir les esclaves.

Déjà, une certaine notion de « mauvais traitement » au sens présent apparaît. Comme quoi …

Au XIIème siècle, le mot travail, dérivé du terme de latin populaire « tripaliare » existe et peut alors se traduire par : « tourmenter, torturer avec un tripalium » ; vers la fin du XIIème siècle, le mot « travail » désigne aussi un tourment psychologique, ou une souffrance physique (notamment, le « travail » lors de l’accouchement) ….

Nous ne reviendrons pas ici sur les autres origines de ce mot, origines rattachées au monarchisme et au christianisme du Haut Moyen Age (le travail est alors vu comme conséquence du péché originel et renvoie aux trois règles de Saint Benoît destinées aux moines bénédictins[2])

C’est à partir de la fin du XVème siècle que le mot commence à prendre le sens que nous lui connaissons : le sens d’une activité productive. On l’oppose alors au terme « servage » qui disparaît progressivement après la Guerre de cent ans, puis dans tout le domaine royal en 1779 (Louis XVI), et enfin définitivement durant la Révolution française.

Notons, au passage, qu’au XVIème siècle, le mot « travail » signifie « se donner de la peine pour ». C’était le « règne » des artisans et de leur savoir-faire.

Au XIXème siècle, des écrivains tels Émile Zola (Germinal, 1885), et des philosophes dont l’allemand Karl Marx, dénoncent les effets négatifs de l’industrialisation : exploitation des enfants, accidents, usure et mortalité, entre autres. Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, décrit le travail comme une sorte « d’aliénation »[3], puis Charlie Chaplin la décrit dans son film « Les temps modernes » en 1936.

En France, les sociologues Georges Friedmann et Jacques Ellul[4] analysent cette « aliénation » et mettent en lumière que, malgré que la productivité nationale ait augmenté considérablement au cours du XXème siècle, la quantité de travail à fournir par l’ouvrier n’a que peu évolué : le travailleur est devenu un « rouage » d’un système qui le dépasse totalement. Il doit toujours fournir plus, produisant du superflu, au détriment de l’équilibre écologique de la planète. Le travail semble alors et toujours être érigé en une valeur de référence, tant il devient le support d’une « promesse de bonheur », d’un moyen connu pour atteindre un confort primant sur toutes les valeurs traditionnelles existantes ou ayant existé.

La critique du travail a aussi été faite par le groupe allemand Krisis (Le manifeste contre le travail) ou Serge Latouche du mouvement de la Décroissance (Critiques des notions de croissance et de développement)

Dans son écrit, Serge Latouche[5] s’attache à montrer que la domination par le travail serait une « idéologie du travail » selon un imaginaire social existant, et qu’en fait, il faudrait effectuer un « retour » sur nos actes et notre conscience afin de « décoloniser cet imaginaire ». Voir également la revue « Interrogations » du groupe « L’insécurité sociale ».

Quant au Droit du travail, en France, c’est une branche du Droit social, qui s’est constituée progressivement sous la pression du Mouvement ouvrier avec l’élimination du travail des enfants, la lutte pour la baisse du temps de travail, pour l’amélioration des conditions de travail et la reconnaissance du syndicalisme.

Mais, dans cet article, ce qui nous intéresse, c’est plus spécialement cette souffrance au travail que l’on rencontre de plus en plus de nos jours, et ce, dans toutes les branches professionnelles, qu’elles soient publiques ou privées.

SOUFFRIR AU TRAVAIL : REVE OU REALITE ?

Qui n’a jamais éprouvé de malaise dans son travail ?

Vous savez, ce petit choc qui vous fait voir d’un coup les choses que vous faites autrement, suite à une petite remarque, un regard appuyé d’un collègue ou d’un supérieur, d’une critique plus ou moins acerbe proférée par un proche, d’un changement d’objectif de dernière minute, de suspicion à peine voilée de la part de votre hiérarchie, etc…

Qui ne s’est jamais posé la question : mais est-ce bien cela que je voulais faire ?

Qui n’a jamais été en butte à de la jalousie, à de la méchanceté, à de la calomnie, à un rejet systématique de soi ou de son travail, ou à tout autre forme de mise en « marge », sans que l’on comprenne pourquoi, ni vraiment comment, parce que le but de cette manœuvre reste caché, voire encore non évident ?

Qui ne s’est jamais rendu compte, dans ce cadre de mal-être intolérable, que les choses arrivaient sans savoir pourquoi, ni quand, quitte à penser que l’on devient paranoïaque ou que l’on peut être sur un chemin qui aboutirait au pire ?

Ces déséquilibres fonctionnels n’entraînent pas forcément un désamour du travail, mais un véritable sentiment d’injustice que le salarié honnête perçoit de façon perfide, profonde et durable ; un sentiment l’envahit peu à peu, le déstabilisant au travers de son travail, car toutes les conditions sont réunies pour le faire devenir une proie, une victime, dès lors que la réalisation de soi au travers de son métier décline et donc influe sur son identité propre et sa vie privée.

L’entreprise, les Ministères procurent le salaire mais exigent adaptabilité et performance. En contrepartie, ils demandent à leurs salariés  d’être  plus qualitatifs, plus compétitifs, plus efficaces… Mais tout ceci génère de l’insécurité, de la complexité et de la souffrance. Ces exigences sont parfois perçues par les salariés comme inéquitables : ils aspirent à leurs épanouissements mais sans trop de sollicitations ; en fait, confrontés en permanence à deux choses contradictoires, ils se retrouvent face à une insatisfaction qu’ils ne peuvent résoudre.

Aujourd’hui, la souffrance physique, présente à l’époque industrielle, a fait place à la souffrance psychique qui se rattache à notre époque de services et de communications inter-relationnelles.

Quand nous disons «communications inter-relationnelles», cela désigne la gestion du rapport aux autres sur le plan émotionnel. Et là, il faut être vigilant et ne pas se laisser déborder, en admettant que l’entreprise n’est pas un modèle affectif mais un modèle d’efficacité.

Il est bon de mettre de l’affect dans son travail car on en retire du plaisir, mais pas de trop, car son excès est un piège.

Il faut donc savoir équilibrer sa vie privée, sa vie relationnelle et sa vie professionnelle. Le réseau familial a un rôle très important, de même pour le réseau social qui doit être toujours entretenu …

Pour éviter toutes sortes de désillusions dans le travail, il faut être au clair avec vos attentes professionnelles et ce que vous pouvez apporter à votre entreprise ou Ministère dont vous dépendez.

Nous avons tous eu des promesses de la part de notre employeur, et nous avons eu aussi des déceptions, des satisfactions ou des surprises…. Il faut essayer de rester fort contre vents et marées, par exemple :

– être clair sur ses attentes et ne pas hésiter à les exprimer au bon moment,

– demander à son supérieur des réponses justifiées,

– savoir gérer ses frustrations,

– consulter les proches qui vous connaissent bien en cas de questionnement dont vous ne trouvez pas la réponse par vous même,

– bien connaître les canaux d’information de votre entreprise,

– être conscient de sa propre valeur dans le cadre professionnel,

– ne pas hésiter à demander des formations,

– savoir mesurer son implication affective dans le travail.

Ceci étant, cela ne peut pas être la seule façon d’éviter une souffrance au travail. Et encore faut-il la définir plus exactement.

DEFINITION DE LA SOUFFRANCE AU TRAVAIL

L’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) définit la santé comme un état de bien être physique moral et social.

La période récente a été marquée par la mondialisation des échanges et l’intensification induite des conditions de travail. La charge mentale liée au travail s’est ainsi significativement accrue, dans un contexte de montée en   puissance de la flexibilité et de la précarité. Dans un tel contexte, les effets de  l’évolution du travail sur la santé des salariés sont devenus de plus en plus éloquents et il est apparu nécessaire de mettre en place un modèle théorique éclairant, permettant à la fois de fournir des explications sur les liens entre le travail et la santé mais aussi d’éclairer à l’aide d’éléments scientifiques des  faits pour mieux agir et prévenir le mal être croissant des salariés.

La souffrance au travail est, dans la plupart des cas, une souffrance mentale. De nos jours, les nouvelles formes d’organisations du travail influent fortement sur les conditions de travail qui  peuvent, elles-mêmes, détériorer la santé mentale des personnes qui y travaillent.

Pour Yves Clot[6] (CNAM, Paris), les caractéristiques des liens entre le travail et la santé  sont que tout individu se «donne du sens» en travaillant : il définit alors une cohérence à son action. Si il perd le sens de son travail, il crée alors de la souffrance.

Concernant Robert Karasek, sociologue et psychologue américain, il existe des inter-actions entre les exigences d’une situation de travail, son degré de contrôle et le soutien social. Les tensions peuvent donc apparaître lorsque les exigences sont élevées, que le niveau de contrôle est faible et qu’il existe peu de soutien social. En 1979, Karasek a mis au point un questionnaire de mesure de stress au travail.

Selon Johannes Siegrist, sociologue américain, lorsqu’il y a un déséquilibre entre les gains financiers, l’estime de l’employeur, la valorisation attendue et les efforts effectués par le salarié, des tensions peuvent apparaître dans la perception de celui-ci et générer une souffrance.

Pour terminer ce modeste exposé (dont je développerai prochainement d’autres idées, notamment sur le harcèlement moral, etc…), je donnerai la parole au professeur Christophe Dejours[7], psychiatre, psychanalyste, psychologue, spécialiste en psychodynamique du travail, titulaire de la chaire de psychanalyse-santé-travail au CNAM et directeur de recherche à Paris 5 (Université René Descartes) :

C’est l’homme tout entier qui est conditionné au comportement productif par l’organisation du travail, et hors de l’usine il garde la même peau et la même tête. Dépersonnalisé au travail, il demeurera dépersonnalisé chez lui.”

[1] Alain REY (dir.), Le Robert, historique de la langue française ; Dictionnaire « le Robert » 

[2] Centre national des ressources textuelles et lexicales :  http://www.cnrtl.fr/etymologie/tribulation

[3] Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, 1880.

[4] Jacques Ellul, Pour qui, pourquoi travaillons-nous ? ;

Le Bluff technologique ;

Métamorphose du bourgeois ;

La pensée marxiste ; La technique ou l’enjeu du siècle.

[5] Serge Latouche, L’invention de l’économie, 2005

[6] Yves Clot est Professeur de psychologie du travail, titulaire de la chaire de psychologie du travail du CNAM (Centre National des Arts et Métiers), et du Centre de recherche sur le travail et le développement du CNAM.

Auteur entre autres de :
-« Le Travail sans l’homme ? Pour une psychologie des milieux de travail et de vie » (La Découverte, 1995, 2008)
-« Travail et pouvoir d’agir » (PUF, 2008)

Psychologie de l’interaction, n°23-24 : Dialogue, activité, développement, 17 octobre 2012, de Yves Clot et Katia Kostulski

La fonction psychologique du travail, PUF

[7] Christophe Dejours, Souffrance en France, La banalisation de l’injustice sociale, SEUIL, 1998

Christophe Dejours, Travail, usure mentale, De la psychopathologie à la psychodynamique du travail, Paris, Bayard, 1980

 

 

2 Réponses pour POUR TOUS CEUX QUI SOUFFRENT DANS LEUR TRAVAIL. (Par Alex MERRY)

  1. Bonsoir. Je voulais saluer ce magnifique article. Très bien écrit, très enrichissant et de grande qualité pour le profane que je suis. J’ai appris beaucoup de choses. Je vous contacte en privé.
    Salutations militaires.

  2. Bonsoir.

    Je découvre pour la première fois votre site et je dois souligner la qualité et la pertinence des articles proposés. Merci à vous pour l’exposé de ce sujet si important mais paradoxalement peu abordé.
    Modeste contribution de ma part, une vidéo découverte par hasard, lors de mes recherches sur le thème abordé que j’ai trouvé particulièrement important et très instructif.
    Je le partage bien volontiers si cela peut apporter des éléments complémentaires pour la réflexion de tous. Vous y entendrez les auditions de Monsieur LEROUGE Loïc, chercheur au CNRS et de Maître Christelle MAZZA, avocate spécialisée dans le contentieux lié à la souffrance au travail, au harcèlement moral et au suicide dans la fonction publique. Passionnant. Merci à vous. Fabrice.

    Lien : http://videos.assemblee-nationale.fr/video.4239317_57e3cca68ee73.syndrome-d-epuisement-professionnel–m-loic-lerouge-charge-de-recherche-cnrs–me-christelle-ma-22-septembre-2016

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