Billet d’humour: « Les Gaîtés de l’escadron » par Georges Courteline

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Georges Courteline

« Les Gaîtés de l’escadron Ambigu, 18 février 1895 ».

(Théâtre Antoine, 18 mai 1899).

Les gaites de l escadron

Neuvième tableau

Au moment où la lumière reparaît, le théâtre, qui s’est transformé, représente la cour du quartier. Au fond, la grille ouverte, et, de chaque côté, se faisant pendants, le corps de garde et la salle de police. Toute la droite du théâtre est occupée par un triple rang de cavaliers à pied en grande tenue, présentant les armes. Le lieutenant Mousseret les commande. Au milieu de la scène, un groupe d’officiers, massés derrière le général : Hurluret, le capitaine en second, le capitaine d’habillement, un lieutenant et l’adjudant Flick.

Mousseret, d’une voix retentissante.

— Reposez-vous sur vos armes !… Reposez armes ! Les hommes exécutent le mouvement.

Le général.

— Très bien…

Hurluret.

— Maintenant, mon général, nous allons passer à des exercices plus sérieux.

Le général.

— Inutile, je suis édifié. C’est très bien, mes enfants, très bien ! Je vous fais tous mes compliments. Et à vous aussi, messieurs. Excellente réunion d’hommes, satisfaisante à tous les points de vue.

Hurluret, confus.

— Mon général…

Le général.

— Du tout, du tout. Ces jeunes gens méritent des éloges, il ne faut pas les leur marchander.

Tout en parlant, il passe lentement devant la ligne des soldats, les passe en revue l’un après l’autre et donne du menton des petits signes approbateurs.

Hurluret, bas aux officiers.

— Il a l’air plutôt…

Flick, bas. — Plutôt… oui !

Hurluret, bas.

— Ça ne fait rien, je ne suis pas tranquille. Il a un œil… avec ses mauvais yeux… Non, je vous dis, c’est un monsieur à qui on ne peut pas la faire… Si d’ici deux minutes il ne met pas la main sur quelque chose, je veux être changé en cloche à fromage.

Le général, qui fait halte devant Vanderague.

— Eh bien ?

Vanderague, troublé.

— Bonjour, mon général.

Le général.

— Bonjour, mon ami, bonjour. La santé est florissante ?

Vanderague.

— Oui, mon général !

Le général.

— Bon, cela ! Vous plaisez-vous au régiment ?

Vanderague.

— Oui, mon général.

Le général.

— À merveille. Vos officiers sont bons pour vous ?

Vanderague.

— Oui, mon général.

Le général.

— Pas de réclamations à m’adresser ?

Vanderague.

— Non, mon général.

Le général.

— C’est parfait !

À ce moment :

Joberlin, l’arme au pied.

— J’en ai une, moi, de réclamation.

Hurluret.

— Ça y est !

Mousseret, qui bondit.

— Qu’est-ce qui se permet ?…

Le général.

— Pardon, pardon… laissez parler cet homme, lieutenant. Je suis ici pour recevoir les plaintes, des petits aussi bien que des gros, et pour y faire droit s’il y a lieu.

— Celui qui vient d’élever la voix ?

Joberlin.

— C’est moi, mon général.

Le général.

— Ah ! (Il vient à Joberlin.) Eh bien, parlez, je vous écoute. Sortez du rang… Qu’est-ce que vous avez à me dire ?

Joberlin.

— Mon général, j’ai à dire que la soupe ne vaut pas un clou.

Hurluret.

— Comment ?

Le général.

— Tout à l’heure… tout à l’heure… Ah ! la soupe n’est pas bonne ?

Joberlin.

— Non, mon général, a n’vaut rien. Y a que du déchet, du suif et de l’os. Le cuisinier est un fricoteur : voilà qu’est-ce que j’ai à dire.

Un temps. Stupeur des officiers.

Le général.

— Eh bien ! vous entendez, mon cher capitaine ?

Hurluret, abasourdi.

— Mon général, en vérité, ça a l’air d’un fait exprès… voilà la première nouvelle… (Aux officiers.) Enfin, messieurs, je vous le demande, est-ce que jamais…

Mousseret.

— Jamais ! C’est à n’y rien comprendre ! Cet homme est fou !

Hurluret.

— Ça me tombe sur la tête comme une cheminée !… (À Joberlin.) Vous maintenez ce que vous venez de dire ?

Joberlin.

— Oui, mon capitaine, je le maintiens.

Le général.

— Vous entendez ?

Hurluret, éperdu.

— Enfin, voyons, si vous n’étiez pas satisfait de la qualité de la soupe, il fallait vous plaindre, il y a longtemps.

Joberlin.

— Je me suis plaint.

Hurluret.

— À qui ?

Joberlin.

— Au fourrier. Il m’a dit de m’adresser au chef. Je me suis donc adressé au chef.

Hurluret.

— Et qu’est-ce qu’il vous a dit, le chef ?

Joberlin.

— Il m’a dit : « Je m’en fous pas mal, je suis de la classe. »

Favret.

— Moi, je vous ai dit ça ?

Joberlin.

— Parfaitement.

Favret.

— Vous mentez !

Joberlin.

— Vous savez bien que non.

Favret.

— Mon général, cet homme est un imposteur !

Le général.

— Chut ! chut ! pas de gros mots, je vous prie. Il faudra, mon cher capitaine, tirer cette question au clair…

Hurluret.

— Dès aujourd’hui !… Soyez certain !…

Le général.

— Obligez-moi de n’y pas manquer. Il est de toute nécessité que le soldat mange à sa faim. Le grand tort des officiers est de mettre trop souvent en pratique le principe « va comme je te pousse ». Ainsi… (Il s’est arrêté devant Vergisson et lui a retroussé le bas de son dolman), voilà un homme qui n’a pas de bretelles…

Hurluret, bas à Mousseret.

— Qu’est-ce que je vous ai dit hier ? Qu’est-ce que je vous ai dit hier ?

Le général.

— Vous entendez, capitaine, voilà un homme qui n’a pas de bretelles.

Hurluret, qui accourt.

— J’entends, mon général, j’entends !

Le général.

— Vous allez me dire : « Qu’est-ce que ça fait ? » Ça ne fait pas grand-chose, je le sais bien, mais enfin, le règlement est là et il ne faut pas aller contre.

Hurluret.

— Évidemment.

Le général, à Vergisson.

— Et alors la soupe ne vaut rien ?

Vergisson, défaillant d’émotion.

— … Si, mon général !

Le général.

— Comment, si ? Mais voilà votre camarade qui prétend justement le contraire. Favret, qui triomphe. — Ah !

Le général.

— Laissez, laissez… Ne vous troublez pas, mon ami, répondez avec confiance. Qu’est-ce que vous pensez de la gamelle ?

Vergisson.

— Mais… mon général… elle est… bonne.

Le général.

— Vous la trouvez bonne, réellement ?

Vergisson. — Oui… mon général.

Le général.

— Ah ! (À Laigrepin.) Et vous ?

Laigrepin.

— Mon général… moi aussi.

Le général. — Tiens ! (À Hurluret.) Voilà qui devient singulier ! (À Ledoux.) Et ce gros rouge, qui a une figure si honnête, quel est son avis sur la soupe ?

Hurluret. — Parlez ! Vous entendez bien que le général vous interroge !

Ledoux.

— Mon général, la soupe est excellente.

Le général.

— Voilà qui est net ! (À Ledoux.) Je vous remercie ! (À Joberlin.) Ah ! çà, qu’est-ce que vous me chantez, vous ?

Joberlin.

— Mon général, ne les écoutez pas. C’est tous des menteurs, des capons ! Y a que moi qui ai dit la vérité… C’est dégoûtant ! c’est dégoûtant !

Le général.

— Oui, enfin, tranchons le mot, vous êtes une forte tête.

Joberlin.

— Mon général, je vous jure !… C’est tous des menteurs, que je vous dis ! Ils avaient promis de me soutenir.

Le général.

— Et allez donc !… Un petit complot ! — Plus un mot !… (À Hurluret.) L’événement me donne raison, et voici la confirmation de ce que je vous disais tout à l’heure. Tandis que vous dormiez en paix, toute une conjuration s’ourdissait dans l’ombre. Je n’entends pas donner à ce petit incident plus d’importance qu’il n’en mérite, mais quelle que soit ma répugnance à marquer mon passage par des punitions, je vous demanderai de porter huit jours de prison… (Montrant Joberlin) à cet homme.

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