Armées : La grande muette s’agite

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Dans un article paru sur « Les oubliés de l’actu » , Antony Poix nous brosse une synthèse plutôt complète de l’actualité relative aux incidents et retards de paiement des soldes des militaires, suite à la mise en place du système LOUVOIS.

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Soldes impayées, menaces sur les soldats, familles en détresse… La Grande Muette s’agite

Écrit par: Anthony Poix - mar• 04•12

 

Les femmes de soldats protestent contre le non-paiement des soldes par l’Armée française depuis le mois d’octobre 2011. Si le ministère de la Défense continue de parler des répercussions d’un bug informatique, de nombreuses familles se retrouvent dans des situations dramatiques dans l’indifférence quasi-générale… 

La Grande Muette n’a jamais aussi bien porté son nom. Et pour cause, Les Oubliés de l’Actu se sont intéressés à un problème très peu relayé dans les médias et trop peu commenté par le ministère de la Défense : les retards conséquents de versements des soldes (salaires) aux familles de militaires. « Tout sera régularisé au plus vite », avait informé le service informatique de l’Armée. C’était début décembre… Depuis, des femmes de soldats empruntent aux banques et des militaires sont menacés au cas où ils parleraient un peu trop.

 

 

 

Gérard LonguetLonguet minimise, la contestation s’organise

Au sein des troupes, l’ambiance est morose. Déjà mis sous pression dans leur travail, des soldats subissent également les conséquences de la désorganisation administrative. Plus de 10% des militaires de l’Armée de terre ont accueilli avec froideur des retards sur leur paie. En cause, des dysfonctionnements du Logiciel Unique à Vocation Interarmées de Solde, plus connu sous le nom de LOUVOIS. Ce qui était de l’ordre du « marginal », selon les dires du ministre de la Défense Gérard Longuet (notre photo), s’est vite avéré handicapant pour le moral des hommes devant faire manger leur famille.

Or, le respect de la hiérarchie étant primordial chez les militaires, ce sont les femmes qui ont mené le vent de la contestation. Une contestation qui a pris de l’ampleur en décembre, notamment sur le réseau social Facebook. Maillon essentiel du groupe « Soucis de soldes militaires, battons nous ! », Angélique a su attirer, avec d’autres, plus de 1.300 personnes concernées en quelques semaines. Dans cet espace ouvert, les femmes de militaires peuvent témoigner librement de leur situation voire s’entraider.

À pied d’oeuvre pour stopper l’hémorragie, cette jeune femme de militaire âgée de 31 ans, a accepté de se confier. Si son cas a été résolu, probablement grâce au rôle majeur qu’elle joue dans la tentative de résolution du conflit (Alimentation du groupe Facebook, organisation de manifestation, aide aux femmes en besoin…), cette Francilienne en a bavé. « J’ai dû emprunter de l’argent à ma mère car je n’avais pas touché mes soldes en octobre », précise-t-elle alors que les responsables des paiements à l’Armée de terre lui ont demandé d’attendre dix jours en novembre. Cependant, « rien n’est arrivé et le régiment de mon conjoint m’a dépanné d’un chèque que je dois rembourser ». Depuis, cette battante passe des journées bien remplies à trouver des solutions en faveur des familles de militaires dans le besoin.

Acculées, les familles se serrent les coudes à défaut d’un coup de main des hautes sphères de la Grande Muette. Les mains dans le cambouis, Aurélie les a également mises. Elle-même femme de soldat, elle se démène pour démarcher les directeurs d’hypermarché principaux que sont Carrefour, Leclerc ou Auchan et même les Restos du cœur pour venir en aide aux familles les plus démunies. « Je n’ai absolument jamais fait cela de ma vie mais étant moi même touchée je peux aider ces mamans pour subvenir aux besoins de leurs enfants », nous explique cette Normande avant d’ajouter : « n’ayant aucun soutien des services sociaux, j’ai tenté le tout pour le tout en demandant un geste de solidarité à ces directeurs, des dons de puériculture et de première nécessité pour parer aux cas les plus urgents ».

De son côté, le foyer de Sabrina, femme de militaire depuis un an, n’a pas touché les sorties terrain. « Ce qui fait 150 jours d’impayés soit 7.500 € » sans compter « le montant de ce mois-ci où on nous a enlevé 200 € sur les soldes». De même, éloignée de son compagnon pendant des mois, Stéphanie K. a accepté de vivre sa grossesse seule dans la perspective de recevoir de l’argent de la part de l’armée. Pourtant, elle précise n’avoir « rien reçu en octobre, ni même en novembre ou en décembre » alors que « le loyer devait être payé». Du coup, Stéphanie et son conjoint ont été contraints de vivre dans un appartement privé de meubles ou de canapé dormant chaque jour sur un matelas. « Aujourd’hui, nous n’avons plus rien et on ne sait pas si d’ici un mois on pourra encore faire manger notre fils correctement », s’inquiète la mère. Les témoignages comme celui de Sabrina ou Stéphanie pleuvent (voir la vidéo ci-dessous) pendant que les réponses de l’institution militaire brillent par leur absence. Sauf quand il s’agit de pressions…

 

 

Des soldats menacés et convoqués pour « faire taire leur femme »

Au-delà des répercussions dramatiques issues de ce terrible cafouillage, des femmes de soldats pointent un autre problème d’autant plus surprenant : les menaces dont font l’objet leur mari. « Des hommes sont convoqués pour faire taire leur femme », réagit Angélique. Cette forte tête ne semble pas craindre l’institution et souhaite avant tout se faire la porte-parole des familles. Elle nous explique que l’Armée en profite pour faire chanter les soldats concernés en mettant dans la balance une éventuelle « baisse de notation du militaire ou un non-renouvellement de contrat sans parler des pressions directes » sur le terrain.

 

 

Armée de terreLe logiciel LOUVOIS aux abois depuis sa création, Steria garde le silence

« LOUVOIS n’oubliera personne : tout le monde sera soldé ». Ceci n’est pas un mauvais slogan politique, ni même une publicité pour une marque de supermarché. Mais bien l’annonce officielle du nouveau système publiée le 18 octobre sur le site du ministère de la Défense. Ce dernier prévenait déjà qu’au « regard des 130 000 cas qui seront édités, des inexactitudes seront toutefois possibles ».

C’est la Société de services en ingénierie informatique (SSII), Steria qui a hérité du projet de gestion de paie interarmées en signant un contrat de trois ans avec un budget à hauteur de 6 millions d’euros en 2009. Or, un article de 01.net nous apprends que le logiciel LOUVOIS, démarré 14 ans auparavant, a déjà connu de nombreux échecs. D’où la mise en place d’un appel d’offre en 2007 que Steria a remporté au détriment de son concurrent britannique Logica. À l’époque, commissaire colonel Hugues Olmeda justifiait ce choix : « c’est Steria qui a le mieux compris les besoins et fait les meilleures propositions ». Réaction visiblement un peu hâtive. Steria n’a pas souhaité répondre à nos demandes d’éclaircissement. Mais le ministère, si…

 

La Défense tente d’éteindre l’incendie

Interrogé par les Oubliés de l’Actu, le Département médias de la Défense a tenu à éteindre l’incendie qui s’éveille dans les casernes. Alors qu’on lui demandait combien de personnes étaient concernées et quand le problème serait résolu, le service communication de l’institution a tenté de nous expliquer la situation à sa manière. En « cas de problème de paiement d’une solde, il est procédé à un paiement direct, à savoir un virement manuel et non automatique » et que ce « nombre est en baisse » ce qui indique « une nette amélioration de la situation ».

Voici la proportion des paiements directs, parmi les 130.000 militaires que compte l’armée de terre, communiquée par La Défense:

  • Octobre 2011 : 9,68%
  • Novembre 2011 : 5,80%
  • Décembre 2011 : 5,42%
  • Janvier 2012 : 2,29%

Selon le département, « il est encore trop tôt pour consolider les chiffres pour le mois de février, toutefois les premières estimations confirment la tendance à la baisse ». Faux et faux, rétorque Angélique : « ce n’est pas vrai. Certains attendent encore leur salaire de ce mois-ci ».

 

L’association « Militaires et Citoyens » persiste et signe

De son côté le président de l’association « Militaires et Citoyens », Nicolas Bara, accuse le ministère de jouer sur les mots. Ce dernier « se réjouit que l’on reconnaisse enfin que les chiffres avancés au début du dysfonctionnement étaient sous-évalués » rappelant que le Service d’informations et de relations publiques des armées (SIRPA) parlait de 1% du personnel impacté alors que ce chiffre aurait été de plus de 10%.

S’il atteste que les pourcentages de dysfonctionnements sont en baisse, Nicolas Bara pointe un autre problème : les montants des paiements directs. « Nous avons réussi à obtenir ces montants et il s’avère qu’ils n’ont guère évolué depuis la crise », souligne le président de l’association fondée en 2011 pour défendre les droits des militaires. « Si le nombre de personnes impactées est moindre, les écarts de soldes ont augmenté », explique-t-il avant de sortir ses chiffres à son tour :

  •  Octobre 2011: 12.140 paiements directs pour 6,5 M €
  •  Novembre 2011: 10.000 paiements directs pour 4,8 M €
  •  Décembre 2011: 7.000  paiements directs pour 15 M €
  •  Janvier 2012:  4.407 paiements directs pour 6,7 M €

Nicolas Bara précise que « la solde tombe normalement entre 24 et le 28 du mois. Or, avec le dysfonctionnement, certains militaires ont reçu leurs soldes avec dans certains cas 3 semaines de retard ». D’après lui, « cette affaire révèle le manque de dialogue social dans les Armées, et sûrement une précipitation injustifiée à mettre en place un logiciel qui avait déjà fait l’objet d’un retrait en 2003 ». Le responsable de « Militaires et Citoyens » ironise notamment sur les propos de Gérard Longuet jeudi promettant de  « s’occuper personnellement du dossier » « Il était temps », soupire le président de l’association avant de conclure :  « cette crise laissera un goût amer ».

La France, 5e puissance économique mondiale, dispose de l’une des armées les plus fortes de notre planète avec un budget relativement riche. Comment une institution aussi importante, tant dans la réalité que symboliquement, peut se retrouver aussi malmenée par un simple bug informatique ? De même, quelle légitimité dispose notre grande démocratie quand des menaces directes sont adressées à ses propres soldats qui ne font que défendre leur famille ? Ce qui est une manifestation courageuse de femmes de militaires doit devenir, en période électorale, un vrai débat au sein de notre société. Car, comme disait Jean Jaurès, « l’armée française a une admirable tradition intellectuelle ».

 

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5 Réponses pour Armées : La grande muette s’agite

  1. 28 Juin 2012 le problème des soldes reste entier, toujours pas de réglements pour les missions extérieures et maintenant des soldes incomplètes (500 Euros) je suis parent de militaire et bientôt je ne pourrai plus aider mes enfants, combien de temps cela va t il encore durer, comment vont ils se sortir de cette situation avec pour certain des interdits bancaire, coupures en tout genre (téléphone eau etc…), qui va payer les agios les loyers, je pense qu’il va être temps que nous les parents et amis de nos militaires passions a l’action. Parlons-en puisqu’ils ne peuvent pas.

  2. Pingback : L'Éditorial du dimanche : En Colombie, la violence des maux... | Les Oubliés de l'Actu

  3. jemebatpourmessub

    Les blog n’ont rien résolu. les chefs espèrent. Nous les victimes imploront. Nous ne pouvons pas laisser nos camarades sur le bord du chemin.Quid de la fidélistaion?L’armée de Terre est dans l’impasse. Informaticiens, logisticiens, financiers, où que vous soyez, unissez vous pour vous approprier le logiciel Louvois au sein d’une communauté type celle du monde des logiciels libres, telle la communauté Linux. Demandons la mise à disposition du code source et nous allons le réécrire tous ensemble, le débugger.

  4. C’est normal que la grogne s’intensifie mais de là à tout mettre sur le dos de Louvois est un peu excessif. Louvois n’est pour rien dans les retards de paye des ISC qui trainent depuis plusieurs années, ou dans les erreurs liées aux données fournies par Concerto. Nous devrions revoir nos procédures internes à l’AT, en les simplifiant, les centralisant, les contrôlant avant d’incriminer la calculette. Nos amis des autres armées et en particulier le SSA et la marine l’ont bien compris et ont adapté leurs organisations plus souple, plus réactives et beaucoup plus resserrées à ces outils modernes du 21ème. Nous n’avons pas su évoluer et nous devons bousculer nos traditions, …
    Souhaitons bonne chance à la marine et à l’armée de l’air pour leur future bascule !

  5. « Il n’y a que deux attitudes : se résigner ou se révolter. Toutes deux exigent la même liberté et la même lucidité. Malheureusement, nos révoltés sont encore et toujours beaucoup trop résignés, et nos résignés beaucoup trop révoltés. »
    Julien Torma

    « Les peuples opprimés finissent toujours par se révolter. »
    Marilyne Tremblay Coutu

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